Fureur de lire 2007

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Lettre lauréate : catégorie adolescente : Léa Charrière, 16 ans, Dully

Nekoosa, Wisconsin
3 Juin 2007

Maman,

Voilà, on y est, encore une dizaine de jours avant mon départ pour la Suisse. Après une année je vais enfin te revoir, sentir cette odeur particulière de cigarette et de parfum.

Durant cette année en Amérique, sur cet immense continent et dans ce pays dont j’ai bien souvent entendu du mal, j’ai vécu de grandes choses. J’ai grandi, j’ai appris à contrôler mes ardeurs folles d’adolescente et j’ai découvert des phobies que je n’aurais jamais soupçonnées avoir en moi.
J’ai rencontré du monde, beaucoup de monde, de nouvelles cultures, et des façons de penser plutôt loufoques ainsi que très intéressantes.
Je dois le dire franchement, « Rentrer » fait partie des phobies dont je n’ai appris l’existence qu’il n’y a quelques mois. Pourtant un autre « moi » n’attend que ça et est rempli d’excitation. J’ai grandi, je crois l’avoir dit plusieurs fois. Intérieurement je suis devenue plus mature et ouverte. Quand je rentrerai, j’aimerais pouvoir te parler. Je sais que je ne me suis jamais ouverte à toi, aujourd’hui je suis prête à m’asseoir autour d’une table et te raconter, tout. Tout, toute ma vie, du début jusqu’à la fin. Il y a tellement de choses dont tu ignores l’existence, à peine l’embryon.

Mais vois-tu, ça, Maman, c’est une autre histoire, un simple prologue. La suite d’un autre livre, de ce livre qui raconte l’histoire d’une grande distance entre deux femmes, mère et fille.

Te souviens-tu ? Il y a quelques semaines tu m’as proposé de venir me rejoindre, et finir cette année avec moi. Ma réponse est courte et directe, mais j’espère que tu la comprendras. Non. Ceci est une expérience que je dois vivre seule c’est le début de mon entrée dans l’âge adulte et si tu devais être là, rien ne serait, alors, pareil.
Toi et moi on se retrouve bientôt, et j’aimerais que tu me voies changée. Que tu réalises par le simple fait de me voir sortir de l’avion que j’ai grandi et que je suis différente.

Prends bien soin de toi, je reviens vite.

Ta fille.


Lettre lauréate adulte: Laurence Bovay, Genève

Genève, le 12 septembre 2007

Salut et Que le Jour soit Bon

De ton pays, tu ne m'as rien dit.
Alors j'ai fait le voyage. Il y a trois ans à peine.
De ton pays, tu ne m'as rien dit
pourtant tu y a vécu les 23 premières années de ta vie.
Au dos de mon billet aller, transparent ton billet retour.
J'ai pris mon aller, ton retour, dans le même vol,
pour voir à quoi je ressemblais avant que de naître,
pour rapatrier quelques fibres de ton âme au bercail.

Lumière jaune. Tout est beige et jaune.
Lumière de poussières beige et jaune . Beaucoup de poussière.
Au coin des rues , effluves de fèves chaudes qu'on glisse dans des pains ronds, avec des concombres marinés et que l'on mange debout.
Mendiante dans la crasse. La chaleur amplifie les odeurs, senteurs d'épices,
cumin, cannelle, sésame, urine.
Du pressoir sort du jus de canne à sucre qui coule sous le menton.
Des paysans avancent pieds nus, drapés dans leur robe de coton.
Ò nuit habibi chant hurlé, toi doux comme le miel,
Chant soufi dans mosquée turquoise,
Midan Ataba, Midan Talaat-Harb, charia Koubri, charia el-Tahrir, charia el-Aziz,
c'est laquelle ta rue ?
Et je me suis perdue dans les sables ocres d'un désert blanc.
Tu avais écrit dans quelques papiers retrouvés:
" ... la cour du lycée bordée d'eucalyptus. Le vent tiède secoue les feuilles lourdes
d'un palmier. Perception d'une vibration du monde là où je ne suis pas. Partir d'ici."
Dans mes moments d'errance, j'ai pu t'en vouloir d'avoir tu mes racines.
C'était ne pas saisir que tu es un pollen qui a choisi le vent.
Et qu'entre mes gènes de là-bas et d'ici, je peux métisser ton regard nomade
au goût d'exil et ma quête d'une terre intime.

Accroupie, le sécateur à la main, je toilette ta tombe. 1923-1987.
12 septembre 1987.
Je n'ai jamais aimé ce cimetière St Georges. Froid, amidonné, hélvétique.
Oui, des beaux arbres. Mais il te ressemble si peu. Qu'est-ce que tu fais là ?
Je vais piquer une bonne poignée de lavande sur une tombe un peu plus loin,
et je te saupoudre de quelques miettes de Sud.
12 septembre 2007. 20 ans ! me répète ma mère, c'est le délai, faut faire quelque chose. On ne peut pas laisser la tombe là, plus longtemps ..
Ah bon. Serait-il temps d'émietter quelques ossements et de retourner la terre ?
Attends, s'il faut partir, on va bien recevoir une lettre ?

adieu l'étranger, merci et bon vent


Lettre 2e : Naël Lafer, Genève

Erbil, samedi 31 août 1996

A toi qui m’as mise au monde,

Je comprends aujourd’hui que je te fuis depuis que je suis enfant. D’abord dans ma tête : des distances infranchissables que j’ai mises entre toi, ta maladie et moi. Puis avec les années, j’ai mis des dizaines de milliers de km entre nous, pour me protéger de la maladie qui fait partie de toi et que tu arbores fièrement. Tu la portes comme un voile épais et noir. J’ai toujours eu peur qu’elle soit transmissible, contagieuse ou même héréditaire. Alors, très tôt, je suis partie, lui préférant l’inconnu les dangers et les pires bassesses de l’humanité. J’ai choisi un métier vorace et impossible à rassasier puisqu’il s’agit de soigner toute la misère du monde. Je visite des prisonniers et passe mes journées dans des lieux sordides, puants, froids ou brûlants, sombres, sales et grouillants d’insectes. Chaque jour, je sers de festin aux puces tout en écoutant attentivement les pires histoires du monde.

Et aujourd’hui, c’est la guerre, la vraie, celle que je ne connaissais que de loin jusqu’à présent. L’armée gouvernementale a pris la ville, dans la nuit, sans bruit. Nous avons été brusquement réveillés par les tirs de mortiers. Toute la journée, nous avons tourné en rond. Les hommes ont empilé des sacs de sable de 50 kg pour protéger l’édifice. C’était dangereux, inutile, dérisoire, trop tard mais ils l’ont fait pour s’occuper, pour agir. Pour ne plus réfléchir. Pour se rendre utiles ou se convaincre de l’être. Je les ai observés, portant ces sacs trop lourds pour moi. Ne pouvant faire semblant d’être utile, je n’avais rien d’autre à faire que de regarder en face la gravité de la situation. Pour la première fois de ma vie, j’ai regretté de ne pas être un homme.
Nous avons tous été priés d’appeler nos familles « pour leur dire que nous allions bien ». Nous savions en effet que cet endroit perdu ferait, demain ou peut-être déjà ce soir, les titres des journaux télévisés du monde entier. Il fallait donc anticiper et rassurer nos proches. Mais nous étions aussi tous conscients que nos parents allaient peut-être entendre notre voix pour la dernière fois. Nous avions droit à un appel chacun, deux minutes de conversation.

Ce fut mon tour. Comme toujours, la ligne était mauvaise. Quand tu as entendu ma voix, tu as commencé à pleurer. Peut être pleurais-tu déjà avant. Je ne sais pas. J’ai d’abord pensé, même si c’était impossible, que tu savais déjà pour les bombardements. Mais non. C’était juste que je te dérangeais en plein tête à tête avec toi-même. Tu pleurais sur ton sort rendu très sombre par l’épaisseur de ton voile noir. Je répétais bêtement les phrases rassurantes que j’avais préparées avant de composer ton numéro. Mais tu ne m’entendais pas car, prisonnière de ton propre malheur, tu étais imperméable à mon appel. Comme toujours, tu attendais de moi que je t’écoute et te réconforte. J’ai raccroché, vidée.

Ma mort était là, présente, possible, réelle, palpable. J’avais peur de mourir et dans ce moment, naturellement, t’as été la seule personne que j’ai eu envie d’appeler.

Je suis encore en vie ce soir, mais je ne suis pas sûre de ne pas être morte aujourd’hui. Un peu comme si, toi qui m’as donné le jour, tu avais finalement réussi à m’ôter le goût de vivre. Un peu comme si ton voile épais et noir avait réussi à traverser les dizaines de milliers de km que j’ai mis entre nous, pour m’engloutir.

Cette lettre, dans laquelle j’admets que ta maladie et toi avez gagné, je ne te l’enverrai pas. Je ne pourrai jamais m’y résoudre. Je t’en écrirai une autre pour te parler de la beauté sauvage des montagnes kurdes et du courage de leurs habitants.

Ta fille. Naël.


3e ex æquo : Laurence Bolomey, Morges

Ici ou là, un jour…

Salut,
Etonnés, hein ?

C’est vrai, j’ai traîné mon sac à dos dans le monde entier et jamais je n’y ai glissé un stylo et du papier à lettres. Jamais non plus un coup de fil… Vous deviez attendre mon retour, jamais programmé à l’avance, pour savoir si j’allais bien.

Vous vous y êtes fait avec les années, c’est en tous les cas ce que vous tentiez de me faire croire. Et si je ne l’ai jamais dit, je vous ai toujours remerciés en silence de cette délicatesse.

Peut-être essayiez-vous aussi de vous convaincre.

Paradoxalement, c’est le jour où j’ai posé ma boussole et mon sac que vous avez commencé à vous inquiéter sérieusement pour moi.

Quand on a un fils qui ne rejoint pas la meute des travailleurs, il est plus facile de dire qu’il voyage à l’autre bout du monde plutôt que d’avouer qu’il vagabonde dans les rues de sa ville. Plus facile aussi de songer qu’il se nourrit des richesses de la planète plutôt que des restes d’une poubelle de hasard.

Si je prends la plume aujourd’hui, c’est parce que j’aimerais vous rassurer. Je me sens bien. C’est la première fois que je ne choisis pas ma destination, que je me laisse embarquer ainsi dans une aventure. Mon sacro-saint (tu reconnais ton expression favorite, maman ?) besoin de liberté, ma détermination (illusoire, je le sais aujourd’hui) à toujours rester maître de mon destin, sont mis à mal. Tout m’est donné désormais, et j’arrive à l’accepter, comme ce papier désuet… «gnagnu ». Tu te souviens, papa quand tu me traitais de « gnagnu » ? J’avais 5 ans, peut-être plus et à chacune de mes bêtises tu clamais « espèce de gnagnu » en fripant le nez et moi, je riais aux éclats.

Comment peut-on oublier de rire ? Vous ai-je seulement souri ces vingt dernières années ? On m’a tendu ce papier à lettres démodé, suranné diriez-vous, sans autre explication. Un stylo était là, sur le pupitre et j’ai compris que c’était ma chance de vous écrire ce que je ne vous avais jamais dit. Probablement pleurez-vous aujourd’hui, peut-être vous sentez-vous coupables ? « J’aurais dû être plus présente, l’écouter mieux, nous aurions dû nous montrer plus sévères, ou alors un peu moins. » Toutes ces questions, en forme de reproches, sont vaines et surtout injustes. C’est moi qui étais absent, surtout quand j’étais là.

N’est-ce pas cocasse? C’est fou comme vos mots me reviennent. Je les détestais car ils étaient pour moi signe d’une petite bourgeoisie « qui se la joue » et à laquelle je ne voulais surtout pas appartenir. Des mots d’avant m’assaillent et font naître en moi des souvenirs. Moi qui ânonnais entre deux verres d’un mauvais pinard, d’une vulgaire piquette, je me surprends à utiliser vos mots, à me les mettre en bouche comme on le fait d’un grand crû classé. Je prends plaisir à les écrire, à les prononcer aussi. Aujourd’hui, il n’y a plus que mon esprit qui vagabonde, bercé par le rythme des paroles. Et c’est bon. Cocasse…

Oui. N’est-ce pas cocasse que ce soit un type pris avec 2 pour mille d’alcool dans le sang, qui m’envoie vers ma dernière destination ? Riez-en comme je le fais moi-même. J’ai toujours dit que ma vie n’avait aucun sens. Voilà qu’elle trouve sa signification dans un contre-sens. Dérision et délivrance. Le voyage a été fulgurant, sans souffrance. Ne retenez que cela et buvez un coup à mon salut.


Al.


3e ex æquo : Carol Ossipow, Viuz-en-Sallaz (Haute-Savoie)

Ghardaïa, le 20 sept 2007

Maman,
Ca craque sous le vent.
J’ai beau me rincer la bouche, l’eau elle-même est sablonneuse.
Pourtant je me suis emmurée dans un immense foulard, entortillée jusqu’au plus petit centimètre carré dans le chèche bleu que tu m’as prêté.
Le vent était d’une telle violence que le sable s’infiltrait partout.
J’ai pensé à toi pendant la tempête, à tes récits, tes souvenirs.
L’air est épais maintenant, d’un gris laiteux,
La lumière absente et uniforme, il n’y a rien à voir. Même la ligne d’horizon est incertaine. Tu m’as offert cette furieuse envie du désert, ce grain persistant, ce désir qu’on a, d’y retourner, tout le temps.

Je bois un thé très sucré, le sable se retire peu à peu de ma bouche contrairement à ma colère.
Toi qui voyageais, toi qui étais aimantée par le désert, toi qui ne te lassais pas des nuits étoilées et africaines, toi qui as fait bourlinguer tes petits enfants, tu ne bouges plus ! Sautes du canapé à ton lit, d’un livre à la télé!

Je ne te dis pas de courir, ni de conduire une méharée, mais de marcher sur la plaine qu’il te reste encore à traverser. Comme ici où le sable envahit et s’infiltre partout, on dirait que toutes les misères te submergent, que la vieillesse t’enlise.
Souviens-toi des courbes des dunes, du bruit du thé à la menthe versé dans les verres, des borborygmes des chameaux, souviens-toi de l’horizon sans cesse repoussé.
Souviens-toi !
Sors dans la ville, croise les regards et les nuages…

Maintenant le ciel a la même couleur que le sable. Nous partons.
Je dépose cette lettre dans une boîte éventrée, tu devrais ne jamais la recevoir…

Inch’Halla !
Je t’embrasse

Carol