CONCOURS EPISTOLAIRE: "Je vous écris d'un jardin...."

fureur de lire

La Fureur de lire: 15 juillet au 25 septembre 2005

Lettres

# Lauréat : catégorie enfants - Hugues Schellenberg, 7 ans, Genève

Chers gens de Genève,

Je vous écris d’un jardin qui est très beau. Il y a plein de plantes, c’est chouette. On peut jouer à cache-cache dedans. Il y a des cactus, il y a des figuiers, il y a des citrons. Quand on partira, on prendra plein de citrons. J’ai un chien qui aime bien le jardin. A Genève, on ne voit pas de jardin comme ça.

J’aime casser des feuilles mortes de magnolia. C’est rigolo.

J’ai trouvé une coccinelle jaune. Elle était jolie, on voulait la prendre en photo, on n’a pas pu, parce qu’elle s’est envolée.

Salutations d’Italie

Hugues

 

 

 


 


# Lauréate: catégorie adolescents - Anna Gomez, 13 ans

Je vous écris d’un jardin, du jardin où j’ai grandi.

C’est moi, ce chêne, qui ne sait pas quelle place il a et qui se sent perdu, qui vous parle.

Les roses d’à côté ont tout pour réussir, elles sont belles grandes et intelligentes.

Les tomates du potager ne s’intéressent qu’à elles et même le fermier en prend plus de soin.

Moi, qui ne suis pas encore adulte, je suis petite, sans intérêt et par-dessus tout, je ne suis pas belle.

Comment pourrai-je me comparer à elles ?

Ma mère dit qu’on a tous un talent caché.

C’est vrai, mais seulement pour les autres.

Les aubergines sont grosses, mais pour compenser, elles sont intelligentes.

Moi, je ne suis pas très forte en mathématiques et les mauvaises herbes se moquent de moi.

Ma psychologue m’a dit que je ne suis pas bien dans mon écorce, que cela est normal, car je suis en train de grandir et de mûrir.

En une chose, elle a raison, je deviens pubère puisque j’ai eu mes premières pertes de sèves et des bourgeons ont poussé sur tout mon corps. Et maintenant, comment un jeune-arbre peut-il tomber amoureux de moi ?

Ce passage à l’âge adulte est la chose la plus difficile au monde.

Les adultes croient toujours tout savoir, car ils sont aussi passés par là, mais ils ne peuvent pas me comprendre parce qu’ils n’ont pas vécu et pensé comme moi.

Ma mère me prend pour un chêne débile et bête quand je lui en parle alors j’écris des lettres à un destinataire inconnu.

Je lui écris mes pensées, mes angoisses et ma vie puis il me répond dans une lettre imaginaire. Cet arbre est déjà devenu mon meilleur ami.

Toutes les lettres que je lui envoie et qui ne me font plus sentir seule, commencent ainsi : « je vous écris d’un jardin, du jardin où j’ai grandi ».

 


 


# Lauréate: catégorie adultes - Paule Mangeat,  Genève

Genève, le 14 septembre 2005

Papa,

Je vous écris d’un jardin imaginaire. Vous qui m’avez appris à regarder le monde. Les yeux fermés savez à quel point il est doux de se reposer au milieu d’herbes rouges et or. C’est un petit jardin de lumière. Il est suspendu par un fil de soie, relié à l’univers par ma seule volonté. Une rivière aux galets blancs berce mes rêveries. Un chêne jeune et plein d’espoir m’offre son ombre. J’ai disposé votre chaise de bois entre ses racines. Votre petite table d’acier rouge, votre cahier, vos pinceaux, vous attendent. Venez donc vous asseoir et peignez ce carré sauvage. Dessinez-moi quelques fleurs, quelques oiseaux aussi.

Et racontez-moi.

Vos voyages. Vos pieds dans tous les sables de cette terre. Vos yeux dans les déserts du monde. Vous me contiez ces histoires, lorsque petite, je plantais mes ongles dans la terre de notre jardin. Votre ascension de L’Everest sur des échasses. Votre traversée du Sahara à dos de tortue. Votre descente de l’Amazone à la nage. Je riais aux éclats à l’énumération de vos aventures. C’est vous, papa, qui m’avez appris, entre deux graines plantées, que la réalité est une vue de l’esprit. De mauvais esprit. Vous me disiez ma volonté de creuser un trou grand comme le ciel pour y planter un arbre à « Nouvelles Vérités ». Au printemps, de jolis bourgeons nous offriraient alors une sélection de balivernes que nous pourrions déguster à loisir.

Je me souviens de votre voix posée sur nos élucubrations. Elle donnait un sens à toutes choses. Votre voix. Et nos fables. Quel engrais magnifique. Notre petit jardin, notre minuscule carré d’herbes s’est transformé en forêt de fleurs. Rouge, bleu, or et vermeil ont envahi nos yeux.

Papa, posez donc votre canne, allongez vos jambes sur cette ombre, et souvenez-vous avec moi. Nous avions coutume au coucher du soleil, de nous asseoir sur les marches du porche. Le vent du soir faisait onduler notre forêt. Nous écoutions alors le chant de nos imaginations se lever et virevolter autour de nous. Nous écossions quelques haricots, nous pelions une poire ou deux pour le dessert, en silence. Vous leviez le doigt pour me montrer un vol d’oiseaux migrateurs. Nous savions que la belle saison touchait à sa fin, que bientôt nous aurions le nez collé à la fenêtre, regardant nos comptines se faner, puis mourir.

Comme tout cela me manque, papa. Comme votre voix grave et vos grosses mains creusent le vide de ma vie. Vous n’auriez pas dû partir. Pas sans moi. Pourquoi vous, l’homme des vents, avez-vous posé vos valises dans ce pays froid, si loin de ce que nous étions, si loin de ce que je suis encore?

Regardez, papa, mon carré de lumière se couvre d’ocre. Mon imagination a fait venir l’automne. Changez la couleur de vos pinceaux et saisissez de trois touches cette nouvelle beauté. Vous voyez, mon esprit a ses saisons aussi.

Tout à l’heure, lorsque ma main écartera les bourgeons de printemps qui vous entourent pour déposer cette lettre sur votre tombe, papa, mon cœur saura que son hiver n’est pas fini.

Je vous laisse donc dans ce petit jardin, vos pinceaux n’ont pas fini de peindre mon manque de vous.

Je vous aime, papa.

Votre fille

Paule

 


 


# 2e lettre primée: catégorie adultes - Christine Grobéty

Je vous écris d’un jardin que vos pas ont marqué. Comme est marquée ma mémoire de vous. Vos empreintes laissent une trace écartelée dans ma tête. A la manière de la terre qui se fend quand plus rien ne l’abreuve.

Je vous écris d’un jardin habité d’absence. L’absence de vous. Je la sens qui s’est glissée jusque dans les herbes trop hautes de n’être plus coupées, jusque dans les fruits que personne n’a cueillis, suspendus qu’ils sont au-dessus du vide que vous avez laissé. Jusque dans les fruits tombés sous l’arbre et dont la terre se nourrira lentement. Sans hâte aucune. Comme vous avanciez vers votre fin.

Je vous écris d’un jardin que le tilleul effleure d’ombre. Est-ce la même qui vous dérobe à moi aujourd’hui, complice de votre adieu ? Les bougainvillées courbent l’échine à l’image de votre ultime passage auprès d’elles. Les bougainvillées tirent leur révérence imitant en cela votre dernier salut au monde.

Je vous écris d’un jardin caressé de mémoire que la nuit impuissante n’efface pas. Au matin, dans la rosée, on peut voir la connivence bue entre vous et la terre que vous avez aimée, lovée dans chaque perle d’eau.

Je vous écris d’un jardin dont les senteurs se rappellent, maintes fois martelées sous vos souliers lourds, des milliers de pas que vous fîtes, au rythme de vos heures solitaires.

Je vous écris d’un jardin… qui veut vous retenir. Qui vous retient.

Voyez, mon père aimé, combien la Terre se souvient, qui sait dire sans mes mots, figés dans leur soudaine vanité, ce qu’il reste de vie dans ce jardin.

Ce qu’il reste de vous… dans ce jardin.Vivant. Sans vous dedans.

 


 


# 3e lettre primée - catégorie adultes - Janik Grobet, Anières

Genève, le 23 septembre 05

Chère Amie,

Je vous écris d’un jardin ébloui par la lumière insidieuse d’un réverbère, placé là, il y a quelque temps sur le chemin.

Quelqu’un grimpe certains jours pour dévisser l’ampoule, mais quelqu’un passe ensuite pour la revisser.

Voyez-vous, ce réverbère viole notre jardin, son charme secret et mystérieux, ses ombres familières de jadis : branches sombres et tortueuses des vieux pommiers ; buisson où s’enchevêtrent laurier, lilas, églantier, au pied duquel les belles-de-nuit laissent s’épanouir,

au crépuscule, leurs corolles d’un jaune presque phosphorescent ; troncs blancs, élégants et fiers des bouleaux, là bas tout au fond, dont les branches dansent harmonieusement au gré des vents ; tiges encore fleuries des rosiers qui bordent la terrasse, qui ont poussé très haut car je craignais de les tailler trop bas !

Avant l’ère du réverbère, au lever de la lune, une lueur douce et laiteuse enveloppait le paysage, transformait chaque relief au gré de son passage, recouvrait la végétation de tendresse.

Les chats voisins qui se réunissent en cercle sur le pré en fin d’après-midi pour se regarder d’un œil pas très bienveillant, vont et viennent le long de la haie, suivant à chaque fois le même chemin. L’éclairage artificiel ne les dérange pas, eux.

La petite famille de hérissons elle non plus n’est pas gênée. Cachée sous le houx, elle apparaît tout à coup, court jusqu’au prochain tronc puis, après une halte, disparaît dans un bosquet. Les pattes sont si invisibles que l’animal semble « rouler » sur le gazon.

On ne distingue plus les vers luisants, on les devine à peine car leur fluorescence s’est estompée.

Et nous, nous ne sommes plus dans un jardin mystérieux, mais plutôt sur une place publique

Chère Amie,

 

Pouvez-vous m’aider à déplacer ce réverbère ?

Je vous embrasse.

 

Janik